Les Solitaires

Fin 1637, le Paris intellectuel et mondain est sous le choc: un jeune et brillant avocat de 29 ans, Antoine Le Maistre, frappé par la mort de son oncle, décide de mourir lui-même au monde. Il abandonne la brillante carrière qui s’ouvrait devant lui et décide de mener, dans la retraite, une vie de piété et d’austérité.

Pour trouver une solitude propice à la préparation d’une fin chrétienne, il s’adresse naturellement au guide de la famille Arnauld et de Port-Royal, l’abbé de Saint-Cyran qui, après l’avoir sans succès dirigé vers les Chartreux, l’envoie finalement à Port-Royal des Champs, où les lieux sont déserts depuis le transfert des religieuses à Paris. Il y vient avec son frère Séricourt, qu’anime le même mépris du monde. D’autres les rejoindront bientôt, de sorte qu’ainsi, à partir de 1637, parallèlement à la société conventuelle, Port-Royal comporte une frange spirituelle et intellectuelle constituée par le groupe des Solitaires et des Petites-Ecoles.

Renouant avec la tradition érémitique des premiers temps de l’Eglise, les Solitaires s’isolent volontairement du monde, dans le « désert » de Port-Royal. Avec la détermination de la jeunesse, ces « ermites de la maison des Champs », comme les nomme la mère Angélique, se fixent pour objectif de vivre comme les premiers ascètes chrétiens. Durs, surtout avec eux-mêmes, ils se dépossèdent de tout bien matériel, s’adonnent aux jeûnes et aux travaux manuels jusqu’à l’épuisement et, dans le silence et la prière, combattent contre les passions. Le respect de la règle de l’Evangile, la charité catholique et universelle, le désir de gagner le Ciel, l’unité fraternelle entre amis chrétiens structurent le cadre de vie de ces « Messieurs de Port-Royal » et caractérisent leur état d’esprit. Avec les années, Le Maistre devient un collaborateur essentiel de la communauté de Port-Royal au sein de laquelle il participe à des recherches intellectuelles et théologiques, avant de mourir à l’âge de cinquante ans.

Peu à peu, d’autres Solitaires rejoignent les premiers, après avoir quitté, parfois en catimini, une carrière en vue à Paris ou dans les provinces françaises. A partir de 1648, date du retour des religieuses dans les locaux restaurés de leur abbaye, ils s’installent sur les hauteurs, dans le domaine agricole du monastère appelé les Granges et relié à l’espace monastique par l’escalier dit des « Cent Marches ».

Parmi les hommes vivant aux Champs, il apparaît assez souvent difficile de faire le départ entre les Solitaires et ceux appelés les Messieurs de Port-Royal, eux aussi veufs ou célibataires, mais plus présents « dans le monde ». Comment, par exemple, classer ceux qui, au milieu de nombreuses persécutions, tour à tour, ou en même temps, enseignent aux Petites-Ecoles, publient des ouvrages de théologie, voyagent pour affaires, se cachent ici ou ailleurs?

Quelques Solitaires sont célèbres pour leur engagement dans la cause de Port-Royal, tandis que d’autres sont surtout connus pour l’image humble que l’on a retenue d’eux, comme M. de La Petitière, ancienne meilleure épée de France, fabriquant des souliers pour les religieuses, ou bien M. Baudry de Saint-Gilles d’Asson, ancien étudiant en Sorbonne, faisant office de menuisier en son petit logis couvert de chaume. Cette communauté de Port-Royal, dénoncée par ses ennemis comme subversive en raison de ses liens avec le jansénisme, est constituée majoritairement de pieux laïcs, fidèles aux sacrements de l’Eglise catholique, et observant la chasteté, la pauvreté et l’obéissance, sans toutefois en avoir fait le voeu. A l’époque de la Contre-Réforme foisonnante en fondations monastiques nouvelles, elle aurait pu donner naissance à un nouveau style de vie religieuse, mais finalement, les hommes de Port-Royal se sont essayés à suivre la voie du juste milieu préconisée par saint Jean Climaque.